Gains de Richard Powers

Le cancer du capitalisme

Deux histoires se déroulent en parallèle. D’abord, l’ascension, sur plus d’un siècle, d’une fabrique de savons : Clare. On suit les générations successives de  patrons de cette entreprise familiale, ambitieuse, qui n’a de cesse de chercher à tirer son épingle du jeu. Et elle y réussit. Tirant parti des compétences parfois assez exceptionnelles ( Ennis, le fabricant perfectionniste, ou encore Peter, le biologiste) des gens qui participent à son aventure. Visionnaire ou chanceuse, Clare trace sa voie pour devenir une firme multinationale aux activités très diversifiées.

A côté de ce récit, un autre prend place, à notre époque cette fois-ci. Plus proche de nous, beaucoup plus émouvant, il peint une tranche de vie d’une femme, Laura, atteinte par le cancer. Agent immobilier, divorcée, deux enfants dont un garçon fou de jeux vidéos et une fille en pleine crise d’adolescence, elle doit gérer sa maladie et tout le reste. Notamment son ex-mari qui semble ne jamais l’avoir complètement abandonnée.

Le lien entre les deux récits met du temps à se construire. Il se tisse progressivement jusqu’à donner tout son sens à l’histoire. C’est Clare qui a, insidieusement, par les substances chimiques que dégage l’usine,  empoisonné cette femme et de nombreux autres habitants. Coup dur d’une maladie injuste, fatalité écrasante et difficile à combattre. Comment prouver les torts d’une firme aussi puissante ? Le livre de ce point de vue est cruel et lucide : les malades n’essayent quasiment pas de se battre contre elle, persuadés de ne pouvoir se défendre.

J’ai beaucoup aimé ce roman à l’écriture travaillée et efficace. Richard Powers utilise les objets les plus communs de la société consumériste pour dessiner les émotions des personnages. C’est le genre à comparer l’intervention sobre d’un personnage avec la sensibilité d’un grille-pain (en beaucoup plus subtil). Les images ne vont pas chercher dans les évocations exotiques. On reste dans le quotidien, et cela sert admirablement le propos.

L’histoire économique des USA en filigrane

L’histoire de Clare m’a moins happée que celle de Laura qui reste plus émouvante. Je n’ai pas l’âme d’une économiste et les économies d’échelles, les bénéfices et autres chiffres m’ont un peu refroidie. Mais ce récit a l’avantage de retracer l’histoire économique des Etats-Unis. Les conséquences de la guerre de Sécession, du Black Friday, de la crise de 1929 et des deux guerres mondiales sont dessinées. De l’ère industrielle, on passe à celle de la finance. Progressivement, irrémédiablement, car ne pas innover, c’est sombrer.

J’ai aimé la finesse du texte. Mine de rien, on s’attache aux dirigeants de Clare. Moins qu’à Laura, c’est sûr. Et certains m’ont laissée insensible. Mais on comprend leurs préoccupations et leurs enjeux.

L’avantage de Gains est aussi qu’il est très actuel. Comment ne pas comparer ce récit aux cancers et autres maladies qui se développent de nos jours suite à l’emploi de pesticides. Récemment, un cas a été reconnu. (voir cet article de 20 minutes) Ce livre m’a rappelé quelques documentaires et des articles sur des sujets d’actualité.

Merci à PriceMinister de m’avoir envoyé ce livre dans le cadre du Match de la rentrée littéraire.

Pour aller plus loin:

– Un article du Monde sur le lien  entre pesticides et  maladie professionnelle.

– Le documentaire Nos enfants nous accuseront de Jean Paul Jaud (Il traite aussi des pesticides)

Gains m’a aussi fait penser au documentaire Gasland sur les gaz de schistes. Du fait d’une pollution subie et due à la proximité d’une usine.

ATTENTION SPOILER :

Un dernier point qui m’a interpellée. Le biologiste qui a mis au point la substance cancérigène, par intérêt de biologiste pour une plante, était loin d’être le plus capitaliste de la famille. C’était même le moins attiré par les affaires d’argent. Au final, c’est le fait que cette plante passe d’une utilisation pour la recherche scientifique à une exploitation de masse qui a conduit à la catastrophe.

Bon, c’est plus fort que moi, j’ai encore des remarques à faire. Une citation m’interpelle.

La compagnie commença à se faire attaquer sur les campus en raison d’une contribution presque négligeable que son département de produits agricoles avait apporté à un défoliant utilisé par l’armée en Asie du Sud Est.

Est-ce une évocation de l‘agent orange, créé par la firme Monsanto et qui a causé de nombreux décès parmi la population et les militaires?

Monsanto est d’ailleurs citée à un moment par Richard Powers, comme d’autres multinationales connues. J’ai déjà envie de relire cet ouvrage pour l’éplucher, car de toute évidence, il est nourri de références à des faits passés, présents et réels.

  • Et comme avec le Match de la rentrée littéraire il faut noter…

Note : 16/20 (Les quatre points en moins sont motivés par le fait que l’ascension de Clare ne me passionnait pas même si nécessaire à l’histoire)

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