Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski

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On prend la mer et on navigue dans les eaux troubles de la real politik. Jean-Philippe Jaworski nous entraîne avec Gagner la guerre dans une aventure pleine de jeux de dupes, de diplomatie, de revers et de négociations secrètes. Une intrigue digne des guerres italiennes du XVe et XVIe siècle. J’esquisse un parallèle car tout du long, ce roman m’a donné envie de relire Le Prince de Machiavel.

Résumé : « Gagner une guerre, c’est bien joli, mais quand il faut partager le butin entre les vainqueurs, et quand ces triomphateurs sont des nobles pourris d’orgueil et d’ambition, le coup de grâce infligé à l’ennemi n’est qu’un amuse-gueule. C’est la curée qui commence. On en vient à regretter les bonnes vieilles batailles rangées et les tueries codifiées selon l’art militaire. Désormais, pour rafler le pactole, c’est au sein de la famille qu’on sort les couteaux. Et il se trouve que les couteaux, justement, c’est plutôt mon rayon… »

Entrez dans la Renaissance

Une des grandes réussites du roman est la conception de la ville de Ciudalia. Remarquablement décrite, elle vit. C’est un univers foisonnant à part entière.

Quant à don Benvenuto, le protagoniste, il n’a rien d’un Monsieur Bienvenue à la Victor Hugo. C’est un vrai anti-héro. Préoccupé par la réussite de ses missions (c’est-à-dire sa survie car dans la Guilde des chuchoteurs, un faux pas est très chèrement payé), il est la main armée du podestat Léonide Ducatore. Sa spécialité ? Les coups fourrés. On le sollicite pour toutes les affaires qui ne doivent jamais être reliées à son maître.

Tout au long du roman, on le voit jouer double jeu. A l’image de Ducatore, maître des tractations ultra-ramifiées, il maîtrise les arguments qui font pencher la balance et se fraye un chemin parmi les intérêts de chacun, pour servir les siens.

Don Benvenuto n’est pas un ange, c’est un connard fini, mais je le vois tout de même comme une victime. Il est coincé, Ducatore le tient sous son emprise.

Dans une interview, Jaworski décrit son rapport au personnage. J’ai ressenti la même chose en tant que lectrice.

Je pense que j’entretiens avec Benvenuto un rapport assez semblable à celui de bon nombre de mes premiers lecteurs : je suis révolté par le criminel, par sa brutalité et son anomie ; mais simultanément, j’admire sa ténacité et sa hargne dans l’adversité, et je ne peux me défendre d’une grande affection pour le gaillard.

Si le décor est clairement celui de la Renaissance italienne (la simple mention de Podestat le confirme), le livre s’en éloigne en ajoutant des éléments de Fantasy. Le personnage du sorcier Sassanos, l’un de avatars de cet aspect , est particulièrement réussi. Certains passages autour de sortilèges sont tout simplement glaçant.

On croise aussi des politiques un peu dépassés, des fils de politiques idiots, une fille calculatrice qui aurait les capacités intellectuelles de succéder à son père au pouvoir si elle n’était une femme, des sénateurs perspicaces, un peintre mystérieux, un dentiste terrifiant. Bref, tout une galerie de personnages très hauts en couleurs.

Le roman est servi par une plume très riche. Une chose est sûre Jean-Philippe Jaworski a du vocabulaire. (Honnêtement, j’ai appris des tas de mots. Et j’aurais dû prendre un dico). Et malgré ses tournures alambiquées, ce n’est pas lourd. C’est plein d’humour. Le langage est globalement très soutenu, mais le héros,  plutôt vulgaire, tranche avec les développements maniérés. Pour les amateurs d’argot, ce roman est une caverne d’Ali baba.

Bienvenue Machiavel !

Gagner la guerre présente une société réaliste où sous des dehors policés, s’exerce une réelle violence.

« Chez les grands de qualité, faire assaut de charme est une seconde nature. C’est un divertissement comme l’escrime, la guerre et la politique. Personne n’est dupe. On s’entraîne à croiser le fer, à torcher et à prendre. On s’engage à mots couverts, à sentiments mouchetés, on soigne les manières sans chercher à conclure. Tout le plaisir réside dans la manoeuvre et dans le mot d’esprit. Du moins tant qu’on garde la maîtrise du jeu. Car parfois, comme dans la salle d’armes, l’accident arrive et il y a du sang. »

C’est celui qui réalise les pires crasses aux autres qui remporte les victoires, tout en s’assurant de conserver un beau vernis. Ciudalia est une république. L’opinion publique vaut son pesant d’or et l’hypocrisie est la règle. Comme nos hommes politiques actuels réussissent à revenir sur la scène politique malgré les scandales qui les entachent, les personnages de Gagner la guerre  calculent et savent tirer parti de leurs impairs. Une défaveur ponctuelle n’est qu’une parenthèse pour préparer un retour magistral. De manière générale, chaque risque est consciencieusement pesé.

« Il y avait un revers de la médaille. Bon nombre de sénateurs avaient voté avec une arrière pensée : en cas de défaite de mon patron, il aurait été facile d’exploiter son impopularité, de l’attaquer en justice pour l’irrégularité de son statut, et de l’enterrer définitivement sur le plan politique, voire de l’envoyer à l’échafaud. Son excellence Ducatore n’avait donc guère de marge de manoeuvre. Il lui fallait une victoire rapide. »

Le roman donne des leçons de géopolitique. Notamment avec les principes de Corvillo, un penseur.

Principes de Corvillo : « La guerre doit payer la guerre. Sans quoi même le vainqueur en sort navré et à merci de ses ennemis restés hors du pré. »

Puis-je me permettre de trouver une parenté entre Corvillo et Nicolas Machiavel ? A propos de cet homme, Jaworski écrit :

 » Les principes de Corvillo synthétisaient ses 20 années d’expériences politiques.  L’auteur décrivait et analysait les procédés permettant à un conquérant de maintenir sa tutelle sur un état conquis ».

Or c’est exactement ce que faisait Machiavel qui conseillaient aux monarques de bien traiter les peuples assujettis, pour gagner leur confiance et leur fidélité. Autrement, il enjoignait de tous les tuer, afin de se prémunir de révoltes.

Comme Corvillo, Machiavel a écrit ces ouvrages en tant de disgrâce (exil pour Machiavel après avoir été accusé de tremper dans une conspiration, vie dans les bas-quartiers pour Corvillo).

Nicolas Machiavel

Nicolas Machiavel

Dans Le Prince, Machiavel écrivait :

« Si vous examinez les actions des hommes, vous trouverez que tous ceux qui ont acquis de grandes richesses, ou une grande autorité, n’y sont parvenus que par la force ou par la ruse; et qu’ensuite tout ce qu’ils ont usurpé par la fourberie ou la violence, ils le recouvrent honnêtement du faux titre de gain, pour cacher l’infamie de son origine. Ceux qui, par trop peu de prudence ou trop d’imbécillité n’osent employer ces moyens, se plongent chaque jour davantage dans la servitude et la pauvreté ; car les serviteurs fidèles restent toujours esclaves, et les bons sont toujours pauvres : il n’y a que les infidèles et les audacieux qui sachent briser leurs chaînes, et les voleurs et les fourbes qui sachent sortir de la pauvreté. Dieu et la nature ont mis la fortune sous la main de tous les hommes ; mais elle est plutôt le partage de la rapine que de l’industrie, d’un métier infâme que d’un travail honnête : voilà pourquoi les hommes se dévorent entre eux, et que le sort du faible empire chaque jour. »

Je ne connais pas assez Machiavel pour m’appesantir à ce sujet, mais je pense qu’il y a quelque chose de délibéré derrière ces ressemblances.

Politique et peinture

Un des passages les mieux réussis de Gagner la guerre est la description des peintures. Quand trois oeuvres censées rendre hommage au Ducatore sont présentées aux notables. Le double sens des toiles est remarquablement décrit.

Si vous aimez ce genre de thème, je ne peux que vous conseiller Le Turquetto de Meitin Arditi. L’histoire se passe à la Renaissance. Aucune magie dans ce roman, mais c’est une petite perle.

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Enfin quelques citations :

« Ce type est froid comme un aspic et c’est une vraie terreur. On lui connaît au moins trois bottes qui ne sont enseignées dans aucune salle d’armes ».

 » A tout prendre, qu’est-ce que Ciudalia ? Une flotte de guerre et de commerce. Tout le reste, république, noblesse, ville, arts, n’est que l’écume de notre marine. »

J’aime beaucoup cette dernière phrase car, à mon avis, elle a encore tout son sens aujourd’hui, surtout pour le commerce.

Autres critiques : Cafard cosmique, Canal hurlant, Xapur

Pour finir, un peu de musique :

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À propos de zeb

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13 responses to “Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski

  • Xapur

    Merci pour la mention. Bel article, bien complet, pour un très bon roman.

  • Gagner la Guerre – Jean-Philippe Jaworski | Les Lectures de Xapur

    […] A lire aussi, les avis de : Cédric Jeanneret – Efelle – Fant’Asie – Gromovar -Impromptu – Lorhkan – Nebal – Olya  – Yozone (A.C.) – Sans Farine […]

  • Boudicca

    Très belle critique qui rejoint tout à fait ce que j’ai pensé de ce livre (les parallèles ou références à l’histoire sont notamment très intéressants). Jaworski est vraiment un auteur de talent !

    • zeb

      Merci ! :3 Contente que les parallèles t’aient plu. J’espère ne pas avoir fait d’erreur car je ne maîtrise pas à fond le sujet.
      Oui Jaworski est à suivre ! Je lirai Même pas mort et Juana Vera dès que je serais parvenue à réduire un peu ma PAL 🙂 Je compte bien me faire toute sa bibliographie.

      • Boudicca

        Alors bonnes futures lectures 🙂 Personnellement j’ai même préféré Janua Vera à Gagner la guerre, que j’avais pourtant adoré.

      • zeb

        Un libraire m’en a parlé avec des étoiles plein les yeux. J’avais l’impression de commettre une faute diplomatique en ayant lu Gagner la guerre avant Juana Vera 😉 Donc je compte bien atténuer cet impair par cette nouvelle lecture 🙂 (un jour… quand ma Pal mentale et matérielle aura baissé 😥 )

      • Boudicca

        Je compatis, ma PAL n’est pas dans un meilleur état ^-^ (et j’ai lu les deux œuvres dans le même ordre que toi et c’est justement ce qui m’a, selon moi, fait davantage apprécié Janua Vera 🙂

  • Hiro

    Chouette critique, avec pas mal de perspectives et plus de réflexion que moi. ^^ Moi aussi, je suis dans le même bateau que toi, au sens où Benvenuto me dégoûte et me fascine en même temps, un peu comme les protagonistes de la série House of Cards d’ailleurs, qui par certains côté, fait vachement penser au bouquin de Jaworski. ^^ Cela dit, je crois que j’ai préféré Janua Vera à Gagner la Guerre. On y rencontre d’ailleurs Benvenuto dans l’une des meilleures nouvelles du recueil.

    • zeb

      Merci, il n’y a pas plus de réflexions, j’ai simplement choisi un angle différent ^^ Oui Benvenuto est très attachant et en même temps, à vomir (notamment pour la scène avec Clarisse). Tout le monde me dit du bien de Janua Vera, je me le fais avant 2015, pour sûr ! Je ne connais House of Cards que de nom. J’ai du mal à trouver le temps pour regarder et surtout finir des séries, mais je garde ce nom là en tête ! (Comme Newsroom aussi qu’une blogueuse m’a beaucoup donné envie de visionner)

  • Gagner la guerre | Le Bibliocosme

    […] Autres critiques : Antoine Chalet (YoZone), Bertrand Bonnet (Bifrost), Efelle (Les Lectures d’Efelle), Gromovar (Quoi de Neuf sur ma Pile ?), Helio Hiro (Canal Hurlant), Lorhkan (Lorhkan et les mauvais genres), Le Traqueur Stellaire et Zeb (Sans Farine) […]

  • Gagner la guerre | Le Bibliocosme

    […] Autres critiques : Antoine Chalet (YoZone), Bertrand Bonnet (Bifrost), Efelle (Les Lectures d’Efelle), Gromovar (Quoi de Neuf sur ma Pile ?), Helio Hiro (Canal Hurlant), Jean-Philippe Brun (L’Ours inculte), Lorhkan (Lorhkan et les mauvais genres), Le Traqueur Stellaire et Zeb (Sans Farine) […]

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