Prostitution : J’ai bien réfléchi, et j’ai désormais une opinion

Il n’y a pas un féminisme. Il y en a plusieurs. Et donc dans chaque mouvement, les avis divergent selon les sujets. La prostitution fait partie de ceux qui ne font pas l’unanimité.

Féministe moi-même, sans trop savoir de quel mouvement je suis proche, je me suis longtemps interrogée sur la prostitution. Faut-il l’abolir ? Faut-il pénaliser le client ?

Honnêtement, mon premier réflexe, purement émotionnel est :  » OUIIIII ! Il faut abolir et pénaliser le client qui entretient ce système ! »

Mais bon, je ne pouvais pas définir ma position clairement. A vouloir abolir la prostitution, on est souvent vue comme une bien-pensante-coincée-élitiste. Et puis, plusieurs faits me faisaient réfléchir et faisaient pencher la balance dans différentes directions. Voici comment j’ai fait ma propre opinion.

Ce qui me faisait hésiter :

D’abord, la sécurité. La légalisation n’apporte t-elle pas une sécurité aux prostituées ? Visites médicales obligatoires, couverture sociale, surveillance… On entend après tout souvent que la fermeture des maisons closes a été une horreur. Les filles se sont trouvées à la rue, à la merci des prédateurs. C’est ce que l’on voit dans le film L’Apollonide, de Bertrand Bonello.

Pourtant, les maisons closes les protégeaient-elles tant que ça ? Dans l’Apollonide justement, l’une des filles est défigurée par un client pervers. Les visites du médecin ne les empêchent pas d’attraper la syphilis.

Alors, la fermeture des maisons closes a-t-elle empiré la situation ou simplement fait ressortir sur l’espace public des problèmes qui étaient déjà présents à l’intérieur des maisons ? Un texte du site « prostitution et société », certes militant, éclaire un peu la situation.

Si les « maisons » ont été fermées en France, c’est surtout en raison de la dangereuse illusion de garantie sanitaire qu’elles prétendaient assurer, une garantie unanimement dénoncée par les médecins eux-mêmes !

La logique de ces établissements est de verrouiller leur soumission aux exigences des patrons et de la rentabilité : endettement permanent entretenu par le prix du loyer, amendes, services vendus à des prix prohibitifs, argent distillé au compte-gouttes, pressions de tous ordres, voire violences déclarées. Présence, parmi les clients, de policiers et de magistrats.

On s’aperçoit de plus, que depuis la loi de 1946 interdisant les maisons closes en France, le débat n’a pas cessé. Des demandes d’abrogations de cette loi se sont succédées.

Certes, la fermeture des maisons closes a mis les prostituées à la rue, un lieu pas très sécurisant et hors de contrôle. Pour autant, cela ne justifie pas, à mes yeux, que la prostitution continue à être tolérée.

Quel autre élément peux me faire douter du bien fondé de l’abolition ?

Deuxième élément qui me faisait hésiter. La volonté de la prostituée elle-même. L’exploitation de femmes non consentantes est une horreur. Mais quand elles le désirent ?

Dans l’Apollonide encore, une jeune fille se présente d’elle même à la maison close pour en faire son métier.

Au Japon, des lycéennes riches choisissent de se prostituer pour acquérir des produits de luxe. Oui, mais au Japon, la place de la femme n’est pas enviable. Dans le métro, les problèmes d’attouchements sont fréquents. Ce phénomène de prostitution adolescente, n’est-il donc pas dû à une éducation qui valorise l’homme et sa domination ? Honnêtement, je n’en sais rien.

En France, des étudiantes payent ainsi leurs études, sans sembler en souffrir. Certaines se tournent vers des sites internet pour recevoir de l’argent. En échange, elles ne sont pas obligées de coucher (normalement), mais elles se vendent d’une certaine manière en monnayant leur présence aux côtés d’hommes riches.

Alors oui, un salarié vend sa force de travail et par extension, lui-même. Pour autant, est-ce comparable ?

D’après le Strass, syndicat des travailleurs du sexe : oui.  Ce qu’en dit un article du Monde Diplomatique, écrit par Monna Chollet : (pour les abonnés)

Selon Ekman, l’apparition dans plusieurs pays de « syndicats de travailleurs du sexe » a joué un rôle décisif. Le mot magique de « syndicat » fait surgir de glorieuses visions de travailleurs en lutte. Morgane Merteuil, l’une des porte-parole du Strass, formule en ces termes ses revendications : « reconnaître que nous sommes dans une relation de travail, pour développer une conscience de classe » (Mouvements, 16 décembre 2013).

L’article informe aussi :

L’ancêtre du Strass, en 2006, groupuscule presque exclusivement constitué d’hommes, s’était baptisé « Les Putes », et ses membres parlaient d’eux-mêmes au féminin. Peu importe que cette activité soit exercée par une écrasante majorité de femmes, et destinée à une clientèle constituée essentiellement d’hommes (hétéro- ou homosexuels)

Alors oui, c’est vrai aussi que certaines prostituées défendent le système . Mais d’autres, qui s’en sont sorties, prétendent que cette légitimation, elles l’ont aussi pratiquées quand elles voulaient éviter d’être vues comme des victimes.

Des anciennes prostituées considèrent en revanche leur expérience comme une profonde aliénation. Rosen Hicher, a entamé cette semaine une marche jusqu’à Paris, pour l’abolition du système prostituteur. Voilà ce qu’elle dit :

«Laisser le droit aux clients de nous acheter, c’est laisser le droit aux proxos de nous vendre: tant qu’il y aura de la demande, il y aura de la vente; quand on interdira l’achat, il n’y aura plus de vente et plus de victime»

Elle a commencé sa marche à Saintes, et passera dans toutes les villes où elle s’est prostituée. Témoignage sur Libé :  » La prostitution est une droque, puis une mort lente. »

Le recueil  » En chemin elle rencontre… », publié par Amnesty International,rassemble des bandes dessinées sur les violences faites aux femmes. L’une concerne la prostitution (« Christina » de Marie Moinard (scénario) et Aude Samama (peinture). Elle montre l’enlèvement de filles, séduites par une sorte d’amoureux transi sur Internet (en fait un proxénète) et qui sont cassées, brisées, par des viols collectifs, jusqu’à ce qu’elles soient prêtes à aller dans la rue. On comprend alors l’expression  » être l’ombre de soi-même » (c’est l’impression que l’on a sur le personnage de la BD).

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Mais bien sûr, on a tous l’image que ce genre de prostitution est celui des proxénètes, qui exploitent des filles de l’Est, ou des immigrées africaines, etc. Des filles pauvres, sans papiers… Et bien sûr, la légalisation ne concerne pas ce système. On entend alors que la légalisation permettrait en quelque sorte de remplacer cette prostitution sordide par une autre, plus acceptable. Et surtout, qu’abolir ne résoudrait rien. Le « plus vieux métier du monde » ne pourrait disparaître et subsisterait quoiqu’il arrive, dans la clandestinité.

J’en viens à moins troisième point : Légaliser aurait donc pour mission de réduire ce marché du proxénétisme souterrain, qui exploserait dans la clandestinité avec l’abolition.

Il y a un an ou deux, j’ai vu un reportage de l’émission Yourope à ce sujet. Il montrait les différentes expériences menées et leurs résultats. Les Pays Bas et l’Allemagne ont légalisé la prostitution. La Suède l’a aboli. Le Monde diplo résume très bien le bilan :

Aucune étude fiable ne fait état d’une telle détérioration  en Suède après le vote en 1999 de la loi pénalisant les clients — loi qui, également adoptée depuis par la Norvège et l’Islande, a servi de modèle au projet français (13). Dans le comparatif des différentes législations européennes proposé récemment par l’hebdomadaire américain The Nation, la solution suédoise apparaît comme clairement préférable à l’allemande ou à la néerlandaise. Non seulement elle ne semble pas avoir eu pour effet de « simplement rendre la prostitution moins visible », comme on l’entend beaucoup dire, mais celles qui exercent encore bénéficient des conditions de travail qu’on espère en général instaurer par la légalisation : le tarif des passes est le plus élevé d’Europe (alors que les bordels allemands cassent les prix) ; elles ont obtenu d’avoir accès à la protection sociale, et enfin, elles sont plutôt en sécurité – aucun meurtre de prostituée dans l’exercice de son activité n’a été enregistré depuis le vote de la loi (14).

A l’inverse, l’Allemagne et les Pays-Bas s’aperçoivent que la légalisation ne résout rien ; au contraire. Elle sert les proxénètes, mais aussi les trafiquants, puisque la demande excède l’offre, de sorte que la traite se développe (l’Allemagne est devenue le plus grand marché d’Europe), et aboutit plutôt à dégrader la situation des prostituées (15).

Bon, bilan des courses, légaliser n’a pas amélioré la situation des prostituées. La prostitution a même explosé.

Je veux bien écouter le Strass, mais pourquoi sa parole serait-elle plus importante que celles des prostituées qui se disent détruites par cette expérience ?

Enfin, peut-on tout acheter, vendre, monnayer ? Nous sommes déjà dans une société déjà ultra libérale. C’est toucher le fond que de considérer la femme comme une marchandise.

Alors avec toutes ces hésitations et quelques contre-arguments, vous avez compris mon opinion. Je suis pour l’abolition de la prostitution et la pénalisation du client.

 Liens intéressants, à voir vraiment, si vous avez le temps.

Sur le Strass : http://www.fondationscelles.org/fr/component/content/article/11-evenements/35-la-pertinence-de-la-transparence

Monde diplo : http://www.monde-diplomatique.fr/2014/09/CHOLLET/50750

Mademoizelle : http://www.madmoizelle.com/enjeux-debat-prostitution-211242

Prostitution et société : www.prostitutionetsociete.fr/eclairage/comprendre/maisons-closes-60-ans-apres-la

Film parodique si on légalise la prostitution. Un entretien avec une conseillère d’orientation gênant mais bien réalisé : http://www.madmoizelle.com/formation-prostitution-208078

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10 responses to “Prostitution : J’ai bien réfléchi, et j’ai désormais une opinion

  • Melgane

    Pour le Japon les Carnets du Monde sur Europe1 avaient fait un reportage, si tu le retrouve tu auras peut-être des éléments de réponses.

    Cette année en Terminale j’étais en spécialité Droit et Grands Enjeux du Monde Contemporain et j’ai fait mon dossier sur la prostitution en France, donc je peux peut-être répondre à certaines questions de ton article (et te proposer de t’envoyer mon dossier par mail _ 5 pages _ parce que je pense que je ne penserai pas à tout ici).

    Déjà il faut bien se rendre compte d’un truc c’est que si la prostitution en elle-même n’est pas interdite en France on tourne un peu autour du pot et la loi de pénalisation des clients va en ce sens : on interdit le racolage, les maisons closes. On n’interdit pas la prostitution mais on essaye de la décourager.
    Dans mon dossier j’ai fait une comparaison avec les pays européens. L’exemple le plus frappant, je pense, c’est l’Allemagne (parce que les autres pays autorisent les maisons closes mais pas le racolage, l’Espagne l’interdit dans la rue, etc (c’est dans mon dossier si tu veux en savoir plus)). L’Allemagne a fait un choix que l’on pourrait trouver un peu étrange : elle a tout légalisé, a offert une sécurité sociale, un droit au chômage, des syndicats… en fait elle a traité la prostitution comme un métier « normal ». Là on se dit « chouette, les filles sont protégées, c’est parfait ». Que nenni. En faisant ça l’Allemagne est devenu le bordel de l’Europe. Les filles viennent des pays de l’Est (souvent Roumanie), elles traînent dans la drogue (les mafias ne s’occupent pas que d’une chose à la fois), et surtout le système des maisons closes allemandes est assez… novateur ? Tu entres dans la maison en pays XXX € et là tu as accès à toutes les filles, sans limitation de nombre, de quantité d’heures, ou de pratiques sexuelles que tu vas demander. Libre service. Et là on se dit « oui, mais elles sont syndiquées ». Sauf que très très très peu le sont. Donc faire de la prostitution un métier comme un autre n’est pas la solution.
    Je suis donc allée voir ce qu’il se passait en Suède, qui a eu la bonne idée de pénaliser le client depuis 1999. Et prétend qu’il n’y a plus de prostituées dans le pays. Evidemment. Elles se cachent, rusent. Mais elles sont là. Si on pénalise le client on pousse les filles à aller loin, dans des endroits où elles seront beaucoup moins en sécurité. Mais si on interdit la prostitution les filles seront toujours là, et elles se cacheront aussi, et ne seront pas en sécurité.

    • Melgane

      [Pardon du double commentaire, j’ai validé sans faire exprès.]

      Je disais qu’on tournait autour du pot : on a aussi interdit le proxénétisme, pour que les filles ne soient pas sous l’emprise de quelqu’un, qu’elles soient réellement libres de disposer de leur corps et ne dépendent de personne.

      On pourrait légaliser les maisons closes, parce que les filles seraient plus protégées que livrées à elles-mêmes, mais sans prendre le système allemand des forfaits. Mais ça serait un risque de participer au trafic d’êtres humains. Donc en fait la question est très complexe.
      Même au niveau de l’Europe on ne sait pas. On décourage la prostitution sans donner de véritables solutions.

      Est-ce que tu veux que je t’envoie mon dossier ? Il y a des lois concernant la prostitution et des cas concrets, des situations réelles auxquelles j’ai essayé de répondre ^^’

      • zeb

        Je suis en effet très intéressée par ton dossier ! ce que tu évoques concernant l’Allemagne apparait aussi dans le documentaire de Yourope, tout comme le fait que la prostitution en Suède persiste, mais apparemment moindre (après, j’imagine que c’est très difficile de quantifier). Entièrement d’accord sur le fait que l’on tourne autour du pot, actuellement. Mais je crois que pénaliser le client est la position la plus radicale en terme de réglementation que l’on puisse choisir. Abolir la prostitution sans pénaliser le client serait simplement de l’hypocrisie.
        Ton dossier ! ton dossier ! (je ne sais pas comment envoyer mon adresse mail en caché par contre :s)

      • Melgane

        Si tu ne veux pas mettre ton adresse mail je comprends, je peux te donner la mienne, c’est celle que j’utilise que pour mon blog donc ça va 🙂
        essayerdeuxfois@gmail.com

      • zeb

        En fait, je t’ai envoyé un mail avec le formulaire contact de ton blog! du moins le blog qui apparait en lien quand je clique sur ton nom 🙂 Bon, je te renvoies un mail du coup avec cette adresse 🙂

      • zeb

        la prochaine fois, je regarde mes mails avant de répondre 😉 vu ! merci

  • Escrocgriffe

    Je suis pour une pénalisation du client, avec en plus un travail en amont à au lycée : éduquer, en espérant qu’un jour, nous reviendrons à plus d’humanité…

  • lorouge

    Bravo pour cet excellent billet Zeb, un raisonnement clair et des recherches approfondis…. C’est très intéressant… Comme toi j’y ai longuement réfléchi et ma réponse est la même que la tienne… De toutes les intellectuelles qui disent que la prostitution doit être toléré si elle est consenti (mais justement l’est-elle vraiment consenti) pas une n’aimerait que sa fille en fasse partie !

    • zeb

      Exact ! C’est un argument qui m’a frappé aussi, quand Zemmour et sa clique avaient sorti le manifeste des 345 salauds ou je ne sais plus quel nom, pour le droit d’avoir accès à la prostitution, plusieurs personnes leur avaient répondu :  » et si c’était votre fille dans cette situation , vous seriez d’accord? »

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