Le goût de l’immortalité de Catherine Dufour

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Derrière cette couverture un peu glauque se cache un chef-d’oeuvre ! (J’ai la folie des grands mots aujourd’hui)

Le goût de l’immortalité est un récit à la première personne relaté par une très vieille femme qui a accédé à l’immortalité. Nous sommes dans un futur effrayant où les riches vivent en haut de tours quand les pauvres s’entassent en bas, voire sous terre. Là, des maladies horrifiques règnent (des sortes de Ebola bien gores).

Devenue immortelle enfant, la narratrice relate une partie de sa trèèèès longue vie. Nous voyons donc évoluer ce monde sur plus d’un siècle, en filigrane dans le récit. Elle raconte la vie de Cmatic, un entomologiste mis au placard et missionné pour enquêter sur une sorte de sorcière. La deuxième partie s’intéresse à Chen, dont la narratrice transmet le témoignage. Ce qui entraîne le lecteur dans une incursion dans les bas-fonds de la société.

La narratrice nous prévient. La seconde moitié du livre sera sombre, très sombre. Elle est même sordide.

Non. Sordide encore est un mot trop lumineux pour décrire ce que l’on traverse durant une bonne centaine de pages. Découvrez l’enfer en compagnie de Chen et les ravages d’un Messie qui a décidé de sauver les basfonds avec des méthodes très violentes. Un gourou charismatique qui a su convaincre son monde et l’entraîner dans son délire.

Extrait :

« Les habitants des hauteurs n’ont pas fait les choses à moitié. Ils ont tué leurs malades, désinfectés leurs coursives et décidé qu’en dessous du 1e, plus fréquemment du 5e voire du 10e étage, plus rien n’existait »

Comprenez : les gens qui n’ont pas les moyens de vivre au-dessus du 10e étage peuvent bien crever. Ceux qui vivent sous le niveau zéro n’en parlons même pas…

Bon d’accord, notre monde non plus n’est pas reluisant :

 » Quelle affinité voulez-vous avoir avec des gens qui se chaussaient de Peaux de Bêtes, se chauffaient à l’uranium et pêchaient à l’explosif? »

Quand à l’immortalité qui semble vous sauver des maladies abjectes qui dévorent les gens, méfiez-vous en :

 « Avez-vous déjà vu ça ? Les yeux s’enfoncent, le nez saille, les joues s’effondrent, les lèvres se rétractent sur les dents, lesquelles paraissent s’allonger à mesure que les gencives se retirent. La bouche s’ouvre lentement et la poitrine devient plus dure que la pierre. Un horrible travail gonfle le ventre, tous les germes digestifs se jettent hors de leur prison de boyaux pour dévorer les organes »

Voilà, si vous avez un jour voulu être immortel, ce roman a de quoi vous en faire passer l’envie.

Autre fait intéressant, le roman se déroule en Chine. Je connais mal les philosophies asiatiques (j’aimerais bien d’ailleurs car c’est une autre manière, moins linéaire je crois, d’aborder le monde) mais j’ai eu l’impression que Catherine Dufour nageait comme un poisson dans l’eau dans cet environnement.

Drôles de majuscules

On sent bien que dans la grammaire que le monde a beaucoup changé. Les matières naturelles (le bois, les fruits, etc.) comme les noms des animaux, sont affublés d’une majuscule. Les noms des personnages en revanche sont en minuscule. Un indice qui montre à quel point ce qui a disparu est en quelque sorte sacralisé et les humains de l’époque des individus parmi d’autres. Je l’ai en tout cas perçu comme cela.

De vraies questions sur l’immortalité

Enfin, j’ai lu peu de livres sur l’immortalité, mais celui ci à l’avantage de se poser de vraies questions. En interview, j’ai lu qu’elle s’intéressait à si l’on serait prêt à laisser la place aux générations suivantes. J’emprunte un extrait d’interview sur Actu SF

La deuxième idée, c’était de poser la question de l’allongement de l’espérance de vie. Que deviendra le monde lorsqu’il sera dirigé par des gens qui n’auront plus 40 ou 50 ans, mais le triple ? Et jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour ne pas mourir ? Par exemple, combien de personnes auraient le courage de dire non si on leur proposait d’élever un clone d’eux-mêmes, pour prélever les organes dont ils auront un jour besoin ? En fait, la question est : « Sommes-nous prêts à laisser la place à la génération suivante ? « . C’est une thématique très actuelle avec les problèmes qui sont liés à l’allongement de l’espérance de vie, que ce soit sur l’emploi ou sur la solitude et la dépendance des personnes âgées…

Rien à voir avec Rollback de RJ Sawyer, qui fait semblant de se pencher sur l’immortalité et les conséquences sur les relations sociales pour finalement nous dire : c’est trop cool la jeunesse éternelle. Ceux qui n’ont pas les moyens de se la payer ne sont que des jaloux (ce livre parle plutôt d’un retour à la jeunesse plus que de  l’immortalité. Disons une prolongation de vie coûteuse financièrement mais qui peut se répéter jusqu’à l’immortalité, tant que le compte en banque suit).

Le seul point commun entre les deux, est que pour Sawyer comme Dufour, « la vie est une drogue terrible » (expression de Catherine Dufour), un truc que l’on est prêt à tout pour garder même si notre environnement et ce qui nous sert de vie est devenu un enfer. Sauf que dans le roman de Sawyer, pas d’enfer en perspective, mais de l’amusement perpétuel.. (Je n’ai pas trop goûté au roman de Sawyer)

Pour finir, la plume de Dufour est une merveille. J’ai dévoré le roman en mode : « continue à me raconter des horreurs !! *__* »

Attention d’ailleurs, je me dois de prévenir, certaines scènes peuvent choquer.

 

Autres chroniques

Livrement : http://livrement.com/2010/10/01/dufour-catherine-le-gout-de-limmortalite/

 

 Interviews
Interview de Catherine Dufour sur Actu SF http://www.actusf.com/spip/article-3089.html
Interview sur un tout autre sujet : son dictionnaire des métiers pour filles http://www.madmoizelle.com/catherine-dufour-guide-metiers-princesses-251311
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À propos de zeb

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8 responses to “Le goût de l’immortalité de Catherine Dufour

  • Boudicca

    J’avais lu de Catherine Dufour « Outrage et rébellion » qui, d’après ce que j’ai cru comprendre, se déroule dans le même univers (ce que tu dis de l’ambiance y ressemble en tout cas fortement). Je n’avais pas vraiment accroché mais ta critique me donne envie de laisser tout de même une chance à cet autre roman 🙂

    • zeb

      Elle a un style très particulier, je crois qu’avec elle on accroche ou on accroche pas mais il y a peu de demi-mesure. Par contre, elle écrit des choses assez diverses. Je crois que le style d’écriture est différent dans Outrage et rebellion, peut être plus direct et saccadé, puisque c’est une somme de témoignages je crois ? Je ne l’ai pas encore lu mais c’est le prochain sur la liste des Dufour car un ami l’a dans sa bibliothèque 🙂

      • Boudicca

        C’est ça, dans  »Outrage et rébellion » on a de nombreux narrateurs qui se succèdent tout au long du roman et c’est justement ce qui m’a gêné (on peine à se faire une véritable idée de la personnalité de chacun tant ils défilent rapidement). Par contre j’ai beaucoup aimé l’univers avec ces riches dans les tours, ces bas-fonds très très glauques, une jeunesse complètement paumée… J’avais aussi lu d’elle le recueil de nouvelle « L’accroissement mathématique du plaisir » qui lui m’a totalement convaincu, je te le conseille si tu ne l’as pas encore découvert 🙂

  • Acr0

    Voilà une très bonne entrée en matière. Avec cette première phrase, je ne comprendrais pas si les lecteurs ne se jettent pas sur ce livre. C’est très incisif et j’en garde un souvenir vivace et très bon de cette lecture 🙂
    (je découvre ton blog par la même occasion, et j’aime beaucoup le titre choisi)

    • zeb

      Merci 🙂 Je trouvais que la couverture (même si l’artwork est bien réalisé) ne donne pas envie de lire et pourtant quel texte derrière elle !

      • Acr0

        La patte de Caza est particulière, je peux comprendre qu’on n’accroche pas 😉

      • zeb

        A vrai dire, j’aime beaucoup l’arrière plan style asiatique. C’est juste cette gamine bleuacée que je trouve repoussante ! Mais c’est bien le but et ça colle parfaitement avec le livre 🙂

      • Acr0

        Effectivement, elle ne fait pas partie du top 3 des couvertures les plus sexy 😉

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