Archives de Catégorie: Théâtre

Atomes fourchus, une conférence gesticulée sur le nucléaire

atomes_fourchusDécor épuré : un acteur et un tableau sur lequel il note quelques schémas avec un marqueur, au fil de ses explications. Dans les tribunes de la salle de spectacle, on pourrait croire que nous sommes dans un amphi, et que nous assistons, comme le dit la présentation, à une conférence. Oui, mais  » gesticulée ». Et en effet, le conférencier s’agite, et donne un cours peu conventionnel, plein d’humour et engagé. Son grille-pain, son jardin ou encore sa cocotte-minute servent brillamment sa démonstration.

L’acteur et auteur, Johann Charvel a redécouvert qu’il habitait près d’une centrale (à une trentaine de kilomètres) quand la catastrophe de Fukushima s’est déclenchée au Japon. Il n’était selon ses dires  » ni pour ni contre le nucléaire, bien au contraire ». De là, il se renseigne sur différents sujets : Tchernobyl, la pilule d’iode, la durée de vie des réacteurs, les fuites, les mesures de sécurité…. et va de surprises en surprises. Avec des sujets très quotidiens, il explique ce qui cloche dans le nucléaire, tout en présentant un point de vue nuancé sur la manière d’en sortir. Il avoue militer dans ce sens mais convient qu’une sortie immédiate n’est pas possible.

C’est un spectacle hyper prenant. Je l’ai vu à Rennes, mais il passe un peu partout. S’il est près de chez vous, foncez !

Et si vous vous intéressez à la durée de vie des réacteurs, lisez donc cet article de Terraeco ou celui-ci de Médiapart (pour les abonnés). C’est assez stupéfiant de voir que la plupart des réacteurs sont périmés et que l’on allonge artificiellement leur durée de vie. Moi je trouve ça dingue !

Autre lectures intéressante : la contribution d’Emmanuel Lepage dans le numéro 2 de la Revue dessinée. ( Il a aussi écrit la BD « Un printemps à Tchernobyl mais je ne l’ai pas encore lue).

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Roméo et Juliette de David Bobee

Si ce spectacle passe dans votre ville, vous n’avez qu’une chose à faire : aller le voir ! Théâtre, chant, danse, hip-hop, acrobaties, performance de main à main : Le Roméo et Juliette de David Bobee mêle tous les genres et avec brio.Deux heures et demi de show, sans entracte, et pas une seconde d’ennui.

Ce n’est pas le premier spectacle à remettre le classique de Shakespeare au goût du jour, dans une version plus moderne. Ce n’est pas le seul à s’inspirer de l’ambiance des banlieues pour mener une guerre des gangs romantiques. West side story l’a fait (je n’en ai vu qu’un extrait en cours de Littérature quand on étudiait la pièce). La comédie musicale de Gérard Presgurvic aussi avait idée de donner une dimension plus contemporaine à la vieille œuvre du XVIe siècle. Il y a quelques années, j’avais vu un spectacle reprenant Roméo et Juliette en hip hop qui était juste formidable. C’était Roméos et Juliettes de Sébastien Le François. J’en garde un souvenir flou mais plein d’émerveillement, d’envie de sauter partout et de danser en quittant la salle de spectacle. C »était un régal! (Extraits ci-dessous)

Mais pour en revenir à la version de David Bobee (qui avait d’ailleurs précédemment mis en scène Hamlet), c’est magique. Pour commencer, on prend part à une conversation de quartier qui dégénère en rixe. Langage peu châtié : on est loin de la langue en vers du dramaturge anglais. Mais on y vient. Déjà avant la venue du romantique Roméo, Benvolio s’essaye au registre soutenu avec un accent de wesh wesh qui rend la chose géniale. L’arrivée de Mercutio nous embarque dans la poésie et la trivialité. J’ai adoré la façon dont ce spectacle mêle les registres. « Salope » ou « Pute » côtoie les métaphores de Shakespeare, et avec classe ! C’est très difficile de réussir le mélange sans laisser un goût très artificiel, et pourtant c’est réussi. On apprend ainsi de nouvelles manières d’insulter les importuns :  » Je vais insérer ma pompe dans ta lune » par exemple, peux remplacer le trop éculé « Vas te faire enculer ». Allitérations en cul, les personnages enchaînent les jeux de mots, transforment Shakespeare, puis reviennent aux racines pour déclamer les vers originaux du dramaturge. Et sans, malgré les apparences, sombrer dans la vulgarité. Qu’importe, Shakespeare aussi était trivial et s’amusait à décrire amplement la putréfaction des corps que Juliette allait rejoindre dans le caveau. Sous ses airs policés, lui aussi savait être trash après tout.

Niveau traduction moderne du texte, rien à redire donc. Et niveau interprétation non plus. La nurse (qui de toute façon a toujours été un de mes personnage préféré :D) est hilarante. Mercutio, son air espiègle et ses pitreries vocabulaires sont excellentes. Juliette est splendide. Roméo… Roméo… J’ai jamais vraiment aimé Roméo, ce sombre mélancolique. Là, l’acteur le transforme en surexcité versatile , inconstant, pas bien futé. Cela met en valeur à quel point il agit sans réfléchir et j’ai donc bien aimé cette version. Quant au prêtre, je l’ai adoré et j’ai vu le personnage sous un nouveau jour. Attachant, réfléchi, bienveillant, faillible, impuissant à résoudre la tragédie. Et ferme. J’aime sa façon de faire entendre raison à Roméo, de se moquer de lui d’un air agacé, quand le jeune homme inconstant vient lui annoncer que Rosalie est oubliée, qu’il aime désormais Juliette.

Et Lady Capulet, lady Capulet. C’est magnifique quand elle se met à chanter des textes arabes en modulant sa voix. C’est dingue enfin! Comment elle fait ça ? Je suis tombée amoureuse de Lady Capulet à ce moment-là! (je m’emporte désolée…) En plus de chant, nous avons droit à de la danse, à des acrobaties sidérantes, des épreuves de force en main à main. Une bande son qui a failli me faire tomber de ma chaise car il s’agit de morceaux style post-rock que j’ai pas mal écoutés. Mais j’étais incapable de mettre un nom dessus. Je crois qu’il y avait du « A Silver Mt Zion » pour le final.

Le décor a un côté oriental qui rend très bien et me fait confondre Juliette avec Jasmine d’Aladin (oui, j’ai pas beaucoup de culture, on a les références que l’on mérite). Il est quand même épuré et joue sur de gros blocs qui réfléchissent la lumière et sont déplacés au gré des lieux qu’ils veulent évoquer. C’est impressionnant.Bref, j’ai été saisie par le spectacle. Je ne me suis ennuyée que cinq minutes vers la mort des deux protagonistes. A force d’en avoir plein les yeux, j’étais fatiguée je pense.

A part ça, je ne saurais que vous conseiller un autre Roméo et Juliette moderne. Le film Rengaine de Rachid Djaïdani.

Il va peut-être falloir que je songe à visionner Roméo+Juliette de Baz Luhrmann avec Di Caprio, mais j’ai peur de pas aimer. (J’avais vu la scène aux poissons en cours de français, c’était joliment mièvre)  J’ai été extrêmement déçue par Shakespeare in Love de  John Madden. Le personnage me plaisait pas. J’avais très envie de le voir et je l’avais fini de mauvais poil. Je ne sais plus pourquoi exactement car il ne m’a pas laissé un souvenir impérissable.

Et , une interview de David Bobee

Et la liste des acteurs là :

Mehdi Dehbi | Arnaud Chéron : Roméo
Sara Llorca : Juliette
Veronique Stas : Nourrice
Hala Omran : Lady Capulet
Jean Boissery : Capulet
Pierre Cartonnet : Tybalt
Edward Aleman : Gregory
Wilmer Marquez : Samson
Radouan Leflahi : Paris
Serge Gaborieau : Montaigu
Pierre Bolo : Mercutio
Marc Agbedjidji : Benvolio
Alain dHaeyer : Frère Laurent
Thierry Mettetal : le Prince


Prosthetic soul (prothèse d’âme)

Le théâtre britannique offre de belles surprises. La semaine dernière je suis allée assister à une comédie musicale de science fiction : Prosthetic Soul par Volcano et Mr et Mrs Clark.

Oui oui, vous avez bien lu, une comédie musicale de science fiction. ça existe, sans effets spéciaux ridicules et en dehors d’une convention de SF : dans une salle de théâtre tout à fait ordinaire en fait.

Bienvenue dans un monde où la chirurgie esthétique a quitté la sphère des riches pour devenir un passe-temps tout à fait banal. Prosthetic Soul (Âmes en prothèses) raconte la malheureuse aventure d’un pauvre guitariste venu consulter à la clinique pour obtenir de simples conseils et chanter une chanson. Mais face à un médecin insistant et persuasif, il se retrouve très vite inscrit pour une opération du visage afin d’avoir l’air plus jeune. Programme qui tourne en liposuccion, à cause d’une erreur d’un personnel enthousiaste voire excité mais pas très regardant. L’infortuné patient tombe dans le coma. Bonne nouvelle pour les médecins : il vivait seul et sans famille. Il n’y a personne à prévenir. C’est l’occasion rêvée pour le directeur de la clinique de tenter une expérience : la greffe d’une prothèse d’âme.

C’est parti pour une comédie musicale déjantée où on ne sait plus lequel des employés de l’hôpital est le plus fou. Le directeur ambitieux? Sa secrétaire passionnément amoureuse de lui et de toute évidence sexuellement frustrée? Le docteur transsexuel? Ou les deux infirmières anorexiques qui se retrouvent pour partager de joyeux repas en commun? Elles ponctuent ce rituel en recrachant leurs bouchées dans leur assiette avec un naturel égal à si elles s’essuyaient la bouche avec leurs serviettes.

Le spectacle mélange tous les arts : théâtre, chant, musique live, danse. Les cinq acteurs sont polyvalents et plein d’une énergie à revigorer un hippopotame asthmatique. Impossible de ne pas s’esclaffer devant leurs mimiques et leurs gestes vifs et évocateurs.

Ils nous entrainent dans le quotidien de cet hôpital où le patient est un cobaye, le travail bien fait une option et où la pause café a été abolie au profit d’une autre activité récréative : la pétanque avec organes.

Bref, sur un ton léger et drôle, Prosthetic soul dessine une caricature grinçante de ce que pourrait devenir notre société déjà obsédée par les corps de rêves : jeunes, beaux, minces, ce qui est nécessairement censé les rendre être attirants.