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Science et religion dans FMA

Un scientifique qui transmute sa propre fille en chimère en la mixant avec son chien, des expériences menées sur des criminels à qui l’on retire leurs âmes, un fanatique religieux qui extermine les alchimistes et un État contrôlé par des êtres plus vraiment humains qui se disent l’évolution de l’Homme… Full Metal Alchemist présente un monde sans repères où la science semble avoir remplacé les anciennes religions et est devenue le nouveau Dieu. Cette science: c’est l’alchimie. Cette drôle de technique qui s’est aussi développée dans notre monde, au Moyen-âge, et qui visait principalement à transformer un métal en un autre, pour obtenir de l’or.

En décidant de se pencher sur cette forme de science, Hiromu Arakawa fait un choix qui n’est pas anodin. L’alchimie est considérée comme l’ancêtre de la chimie et elle a été pratiquée principalement au Moyen-âge et au début de l’époque moderne, c’est-à-dire en des temps où la science (comme l’éducation ou encore la politique) était indissociable du domaine du religieux. L’athéisme n’était pas encore une option, certains alchimistes étaient moines ou clercs, tous étaient croyants et avaient reçu une éducation religieuse. De ce fait, l’alchimie, au contraire de la science, est d’office assimilée à des images de superstition, de foi, ou d’occultisme. Cette association d’idée est même visible dans la littérature générale : dans Notre Dame de Paris de Victor Hugo, Frollo le prêtre fanatique, pratique l’alchimie dans le secret de son alcôve. En même temps, beaucoup d’alchimistes ont été condamnés par l’église comme hérétiques. Ainsi, tout au long de FMA, la vieille querelle entre science et religion ne cesse de se manifester.

Les deux camps s’opposent

D’un côté, le pays Amestris refuse de reconnaître les Ishbals et leur Dieu. Les dirigeants prônent un monde gouverné par la raison d’État et la raison du plus fort. La mécanique et l’alchimie sont encouragées. Il y a même des alchimistes d’état payés pour mettre leur talent au service de la nation. Quand ils ne sont pas militaires mais travaillent dans la recherche, ils doivent prouver chaque année leur utilité avec de nouvelles découvertes, afin de garder leur poste. Cette pression du progrès est notamment ce qui pousse Tucker à « mixer » sa fille avec son chien. De plus, certains politiques sont en fait des homonculus, créatures créées à partir d’expériences, et qui se considèrent comme « l’évolution de la race humaine », selon les propres dires de l’une d’entre eux. Forts, rapides et dotés de corps qui se régénèrent ainsi que de capacités particulières, ils semblent en effet plus aptes à diriger un État que l’humain moyen. Quant à ce qui relève du sentiment et de la sensibilité, c’est considéré comme largement négligeable. Seules les qualités quantifiables et utiles sont jugées désirables. Ce mode de pensée domine la gestion des affaires de l’État dans Amestris.

De l’autre côté, Hiromu Arakawa présente un peuple plus doux, attaché aux valeurs familiales et au culte de leur Dieu, Ishbala. Mais ces gens sont sacrifiés par Amestris. Trop faibles, refusant l’Alchimie dans une réaction clairement obscurantiste, ils ne donnent pas beaucoup de fil à retordre aux militaires envoyés pour les exterminer. Un passage marquant de FMA montre leur vulnérabilité par rapport à la rationalité d’Amestris. Quand le chef des Ishbals, qui se tient debout, pacifique comme Gandhi, objecte à King Bradley que Dieu ne pardonnera pas le mal qu’il leur fait, celui-là – avec une classe indéniable et un cynisme enrageant- lève les bras au ciel en lui répondant que leur Dieu n’a qu’à le frapper. Évidemment, rien ne se passe. La science vainc la superstition, en même temps l’État écrase une communauté perçue comme indésirable.

Dans ces quelques vignettes, Arakawa révèle au grand jour ce qui était latent auparavant. Derrière la guerre d’Ishbal, il y a un génocide ethnique mais aussi l’affrontement de deux visions du monde, dont l’une affirme sa supériorité sur l’autre.

Pour autant, Hiromu Arakawa privilégie-t-elle la religion à la science? Que nenni! Le manga commence en montrant la corruption d’un prêtre qui dupe ses citoyens avec de grands discours illuminés auxquels lui même ne croit pas un mot. De même, les ishbals ont une réaction obscurantiste face à l’alchimie qu’ils interdisent. Ses adeptes sont donc obligés de la pratiquer en secret et se retrouvent vite en marge de leur communauté et de leur famille. Grâce à cet aspect, l’auteur met aussi clairement en avant les contractions de la religion. Le plus passionné des fanatiques utilise cette science pour exterminer ceux qu’il considère comme des ennemis d’Ishbala. Et le Dieu qui est censé parler d’amour et de respect, se retrouve érigé en justification de meurtres sanglants. On fait dire n’importe quoi à une divinité.

Le gouvernement dans lequel évoluent nos héros apparaît vite corrompu, calculateur, sans scrupules, et violent. Le peuple lui ne se plaint pas et vit sa vie sans en subir de conséquences. De fait, le pays paraît paisible, riche et prospère. Le chef n’est pas un despote tyrannique qui maltraite ses citoyens mais on est tout de même dans une dictature militaire. Et elle se sert de la science pour arriver à ses fins.

Petit à petit, Hiromu Arakawa montre que ce n’est pas la science qui est mauvaise mais seulement la façon dont on s’en sert. En effet, certains alchimistes refusent de se mettre au service de l’État et préfèrent aider leurs voisins dans le village où ils vivent une vie de famille paisible. C’est le cas d’Izumi Curtis qui s’occupe de réparer les jouets des enfants, soigner les chats ou encore résoudre tranquillement une inondation en construisant, en un rien de temps, un barrage solide et imposant. Quand on sait de quoi elle est capable, on peut penser qu’elle perd son temps. D’autres, comme Roy Mustang, jouent le jeu de l’État mais pour s’en rendre maître et changer la société. Même nos héros se compromettent comme « chiens-chiens de l’armée » pour satisfaire leurs désirs personnels, avant de prendre conscience de la nature réelle de l’organisation qu’ils servent et de se retourner contre elle.

Alchimie, définition Larousse 2007 :

« Science occulte centrée sur la recherche d’inspiration spirituelle, ésotérique, d’un remède universel (élixir, panacée, pierre philosophale) capable d’opérer une transmutation de l’être, de la matière (et, notamment, la transmutation en or des métaux vils).

L’alchimie occidentale, née à Alexandrie et transmise à l’Europe par les Arabes, prospéra du XIIe au XVIIe s. (avec Albert le Grand, Roger Bacon, Nicolas Flamel, etc.). L’essor de la science moderne n’a pas éteint la tradition (représentée notamment, en France, par F. Jollivet-Castelot au XIXe s., Fulcanelli et A. Barbault au XXes.) »

Alchimistes célèbres :

Bolos de Mendès : L’alchimie a existé bien avant le développement de la religion catholique. Le grec Bolos de Mendès l’a pratiquée au IIIe siècle avant Jésus Christ. Il a écrit un traité où il décrivait les moyens d’obtenir de l’or, de l’argent, du pourpre ou des pierres précieuses.

Albert Le Grand (début du XIIIe – 1280) : Membre de l’ordre des Dominicains, il a enseigné la théologie dans diverses villes européennes telles que Paris et Cologne. Il s’est intéressé à l’alchimie et aux éléments souffre et mercure primordiaux dans cette pratique, ainsi qu’à la magie, avant de les rejeter comme nécromancie (magie noire). Albert le Grand est connu pour avoir été le maître de Thomas d’Aquin, théologien qui s’est ensuite attaché à réconcilier l’autonomie de la nature et de la raison, en accord avec la foi.

Roger Bacon (1214-1294) : Bien que croyant (c’était un moine franciscain), il défendait que la raison devait primer sur la foi dans la recherche scientifique et ses écrits ont été interdits par l’église romaine. En effet, l’alchimie à cette époque était considérée comme une pratique occulte. Mais surtout, Roger Bacon a fait la promotion toute sa vie de la méthode expérimentale, défendant que la connaissance scientifique s’obtenait en pratiquant des tests et non pas par des raisonnements ou des observations empiriques sur des phénomènes naturels. Par cette philosophie, il allait à revers de la méthode d’Aristote considéré comme la référence en matière de science, par l’église.

Paracelse (1493 ou 1494-1541) : Médecin et chirurgien européen, il a pratiqué l’alchimie mais dans une optique médicale et non pour la transmutation. A noter que le symbole de FMA dessiné sur la reliure du livre, est semblable au caducée de Paracelse.

Tycho Brahe (1546-1601) : Cet astronome qui a voulu réconcilier l’héliocentrisme de Copernic avec le géocentrisme de Ptolémée a été le maître à penser de Johannes Kepler, celui qui a énoncé les trois lois sur le mouvement des planètes. Tous deux se sont plongés dans les expériences alchimiques.

Newton (1642-1727) à qui l’on doit la découverte de la gravité, a pratiqué l’alchimie.

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Full Metal Alchemist de Hiromu Arakawa

 

dessin d'Hiromu Arakawa, extrait de l'artbook

Edward et Alphonse Elric ont respectivement 10 et 9 ans quand ils tentent de réssuciter leur mère en utilisant l’alchimie. Mais l’opération échoue. Le premier perd sa jambe et le second, son corps tout entier. Edward, paniquant en voyant son frère se désagréger sous ses yeux, parvient à sauver son âme en la fixant à une vieille armure. Cette enveloppe de métal sera désormais le corps de son frère. Quant à lui, il perd un bras qu’il sacrifie dans la transmutation. Chacun se sentant coupable du sort de l’autre, ils décident de récupérer leurs corps. Pour cela, ils n’ont qu’un mince espoir: la légendaire Pierre Philosophale. Edward devient alchimiste d’Etat et ils se lancent dans cette quête. A l’abord, l’histoire ne semble donc pas dépasser la trame basique du « shonen » (manga pour « garçon ») où un héro de préférence masculin combat pour ses objectifs.

Pourtant ce manga populaire montre très vite des atouts originaux. Ni médiéval ni vraiment futuriste, l’univers de Full Metal Alchemist fonctionne avec ses enjeux politiques et son Histoire que l’on découvre au fur et à mesure. Il est divisé en pays et en territoires aux cultures et populations différentes. Parmi eux, Amestris se taille la part du lion puisque l’histoire s’y déroule. Mais on aborde aussi les cas de ses pays frontaliers. Les informations sont intelligemment distillées suivant les exigences de l’intrigue.

Tragédies et humour décapant

Au premier abord, Full Metal Alchemist n’apparaît pas comme un manga des plus joyeux : deux orphelins mutilés et très vite, des morts qui s’accumulent parmi les personnages les plus attachants. Hiromu Arakawa n’hésite pas à se débarasser de certains personnages lorsqu’elle le juge nécessaire. Et pourtant FMA a souvent réussi à me faire m’esclaffer beaucoup plus que certains mangas prévus pour être comiques. L’humour jamais loin, permet de dédramatiser considérablement les aspects noirs de la série. Elle oscille sans cesse entre les deux aspects, tantôt sombre, tantôt légère.

Un des intérêts principaux de la série est qu’elle aborde via une forme divertissante de nombreux thèmes. La dichotomie entre science et religion est présente tout au long de la trame. Au fil de la lecture en rencontre les abus d’une science excessivement matérialiste qui envisage les vies humaines comme de la matière première et un fanatisme religieux meurtrier. On s’aperçoit petit à petit du caractère autoritaire du pouvoir en place. Il réalise secrètement des expériences abominables : génocide, création de chimères (mélanges d’hommes et d’animaux), mise au point de specimens dits « homonculus » qui se veulent une évolution de l’espèce humaine, etc. Enjeux politiques et personels s’imbriquent. Les dilemmes les plus visibles de FMA concernent quels choix faire entre individualisme et recherche du bien commun. Pour sauver mon frère, puis-je sacrifier des êtres humains? Cette question est abordée dans l’anime. A mes yeux le manga va plus loin en la posant plutôt sous la forme de « Pour sauver mon frère, ai-je le droit de fermer les yeux sur les actions d’un Etat cruel? » Que doit faire le héro lorsqu’il se retrouve confronté à ces pratiques? Faut-il abandonner ses engagements lorsqu’ils mettent en péril la vie d’autrui? Comment bâtir un monde meilleur?

Là encore de nombreuses stratégies sont proposées. Se tenir à l’écart pour ne pas se rendre coupable de ces exactions? Se rebeller et tuer pour se faire entendre? Participer et se salir les mains pour monter en grade et obtenir le pouvoir de tout changer? Faire semblant de se retirer du jeu puis revenir en force quand le lecteur s’y attend le moins? Les personnages suivent des voies bien différentes et quand ils suivent la même ce peut-être pour défendre des visions du monde variées. Le tout est mis en œuvre par une mise en scène travaillée. Suspense, tension et révélations bouleversantes se succèdent tout au long des planches.

Du côté des graphismes, le trait d’Hiromu Arakawa n’a, à mon sens, rien d’exaltant. Il donne une impression de rigidité surtout que l’auteur fait souvent peu de cas des ombres. Le style n’est donc pas d’une beauté transcendante mais il est simple et efficace. Pas de fioritures dans ce dessin rigoureux et je trouve qu’il s’accorde très bien au rude monde d’Amestris. De même j’adore quand Hiromu Arakawa se prend l’idée d’exacerber les réactions de ses personnages en les défigurant pour les scènes comiques.

Full metal alchemist est l’un des mangas populaires du moment. Connu en France grâce à sa version animée diffusée sur Canal +, il s’est très vite imposé comme l’un des mangas les plus vendus sur le marché français. Il n’a pas évité l’engouement marketing qui s’est très vite développé autour de lui. Les animes (dessin animé) sont souvent plus connus que l’œuvre originale. Le premier s’est terminé avant l’aboutissement de la version papier et l’histoire a donc pris une tournure différente par rapport au manga. Le suivant suit de beaucoup plus près le travail d’Hiromu Arakawa. Le film d’animation « Shamballa Alchemist », les romans et les multiples goodies ont aussi exploité le filon.