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Les Bébés de la consigne automatique de Ryu Murakami

Les Bébés de la Consigne automatique, de Ryu Murakami

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Je viens de le finir celui-là. Cela fait longtemps que je voulais lire du Murakami. Je pensais me lancer dans 1Q84, mais quand je me suis pointée à la bibliothèque et j’ai vu qu’il y avait trois tomes et que j’ai pensé à la pile de bouquins qui crèchent chez moi, je me suis dit que j’allais revoir mes ambitions à la baisse.

Le résumé annonçait la couleur :

Hashi et Kiku, deux bébés abandonnés dans une consigne de gare, passent leur petite enfance dans un orphelinat. La recherche de leur identité les entraînera dans les bas-fonds de Tôkyô, où Hashi se prostitue avant de devenir un chanteur de rock adulé, tandis que Kiku, champion de saut à la perche, se retrouve en prison pour parricide. Les héros de Murakami ne se suicident pas. Ils assassinent.

Et pourtant, je ne m’attendais pas à si trash ! Les scènes d’assassinat sont atroces. Comme celles des morts « naturelles » d’ailleurs. Certains détails de la vie courante des deux personnages donnent la nausée. Et si on pouvait m’épargner la description du petit manuel de comment s’amputer soi-même, ça m’arrangerait !Bon, il faut dire que j’ai horreur des descriptions de plaies et que dès que quelqu’un m’évoque qu’il s’est fait opérer à l’hôpital, je tire déjà la tronche ! Malgré cet handicap majeur, Murakami m’a bien accrochée avec ce roman. Il décrit la plongée dans la folie de deux enfants élevés ensemble. Son point fort est d’avoir des personnages très originaux, hauts en couleur et bien plantés : entre la fille complètement fan de son crocodile, le champion de saut à la perche fasciné par une plante toxique, le chanteur à succès névrosé, prostitué et qui se joue des journalistes de façon déconcertante en jouant les ténébreux intelligents (alors qu’il est vide comme une huitre) (les descriptions des interviews sont pliantes), et autres tarés. Murakami n’épargne personne mais dresse un tableau sombre de la société : société de spectacle, d’addictions, de névroses, de faux-semblants et de perversités. ça me rappelle un peu le manga Paranoia Agent de Satoshi Kon, qui présente des personnes ordinaires, pour nous montrer que toutes sont atteintes de folie. C’est un peu le principe aussi des Bébés de la consigne mécanique. Malgré les dehors policés, chacun a sa part d’irrationalité. C’est une descente aux enfers effrayante, mais joliment tournée.

Petite digression pour conseiller les films Paprika et Perfect blue de Satoshi Kon. Ainsi que Paranoia Agent (12 épisodes). On y parle de folie, c’est dérangeant, mais très bien fait. J’ai particulièrement aimé Paranoia Agent, qui est un petit bijou (le dernier épisode surtout atteint un paroxysme en montrant que la pire folie est de se croire sain et de voir le monde par le prisme du cliché d’un monde ordinaire).

Perfect blue, je n’ai pas tout compris, j’avoue, mais il est prenant. Paprika : j’adore le générique.

Et si vous voulez du glauque japonais en anime, toujours sur ce thème de la folie qui habite la société moderne et ses vices, allez jeter un oeil à Serial Experiment Lain. Moi, je n’ai toujours pas vu la fin tant le scenario tarabiscoté m’a perdue, mais ça vaut le coup d’essayer !


Ravages d’Anne Rambach

Plongée dans le scandale de l’amiante

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Des milliers de travailleurs ont mis la main dans l’amiante. Le matériau a servi dans les bâtiments, pour les ignifuger, il a aussi été tissé pour fabriquer des vêtements, mis à profit pour les plaquettes de freins, aux dépends des ouvriers et parfois de leur entourage. L’amiante leur a provoqué des cancers du poumon et d’autres maladies respiratoires.

Dans Ravages, Anne Rambach raconte ce scandale, sur une industrie qui n’a pas protégé ni informé ses employés sur les risques qu’ils encouraient. Elle reprend les axes majeurs de cette affaire, les fait mijoter, pour les ré-assembler dans un thriller.

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Une place à prendre, de J.K Rowling

place à prendre

Un membre du conseil paroissial (assimilable à notre conseil municipal français je pense) décède brusquement. Barry Fairbrother défendait ardemment le quartier défavorisé des Champs, en partie gangrené par la drogue, et une clinique de désintoxication. Sa mort laisse la voie libre à ceux qui veulent se débarrasser de ces contraintes, par soucis d’économies, et les reléguer au conseil communal (je pense qu’en France, ce serait l’équivalent du conseil communautaire ). Elle laisse aussi une place à prendre, car une élection est organisée pour intégrer un nouveau membre.

Le roman aborde une intrigue qui, au premier abord, paraît fade. Il nous plonge dans la vie quotidienne de gens ordinaires mais, de pages en pages, on ne peut plus s’arrêter.

Acérée, la plume de J.K Rowling taille en pièces les hypocrisies et les vices d’une petite bourgade : Pagford. Mais elle le fait avec douceur, dressant le portrait de toute une galerie de personnages, peints dans ce qu’ils ont de plus sombre, sans complaisance, mais aussi avec ce petit filament d’empathie qui fait que, progressivement, on ressent les symptômes de la compassion.

Et les protagonistes sont nombreux : notables, médecins, éducateurs, assistantes sociales, lycéens, plus ou moins gâtés par la vie, tous agités de désirs pas toujours avouables et drapés de faux-semblants délectables. Quand j’étais fan d’Harry Potter, c’est-à-dire du début de mon adolescence à encore aujourd’hui, j’avais lu que J.K Rowling aimait beaucoup Jane Austen. En lisant Orgueils et préjugés, j’avais reconnu cette inspiration dans la description des Dursleys. En lisant « Une place à prendre », ce trait est omniprésent. La critique d’une société dans tout ce qu’elle a de factice, rongée par le regard des autres, traverse le roman. Et comme il se déroule dans un modeste village, on ressent l’effet microcosme : tout le monde se juge et se connaît.

Les médias nous auront prévenus. Après Harry Potter, J.K Rowling nous offre un roman pour adulte. Sur fond de politique locale, elle touche à de nombreux sujets : les adolescents torturés, les couples désarticulés, rongés par les années et les rêves avortés, les compromis qu’elles ont impliquées, les problèmes psychologiques de certains, les vies gâchées, l’addiction à l’héroïne… Wow, je n’avais pas imaginé cette J.K Rowling là. J’ai été surprise par la finesse avec laquelle elle aborde ces thèmes.

L’histoire est très dense, bien ficelée. Tout s’entremêle. J’ai vraiment aimé la manière dont J.K Rowling nous entraîne dans les méandres de son intrigue, la façon dont on saute, sans prévenir, d’un personnage à un autre au détour d’un paragraphe. L’affaire est rondement menée et ne tombe pas à plat. Car l’auteur réussit à monter en intensité. Comme dans Harry Potter, on doit attendre que la toile se tisse avant de plonger complètement dans cette euphorie qui fait qu’on dort moins longtemps la nuit et que l’on n’arrête pas de tourner les pages !

J.K Rowling a raté la fin d’Harry Potter, avec un épilogue au ras des paquerettes, mais elle réussit un coup magistral avec celle d' »Une place à prendre ».

Pour finir, Rihanna n’est généralement pas ma tasse de thé, ni Jay Z, mais cette chanson est un peu la BO de ce livre, qui y fait plusieurs fois référence, donc voilà. Après lecture, la chanson fait quelque chose au ventre quand même.

Mais sinon moi, ma BO personnelle sur la fin de ma lecture, c’était plutôt ce qui suit. Et je vous garantis que l’effet était phénoménal! 😀


Gains de Richard Powers

Le cancer du capitalisme

Deux histoires se déroulent en parallèle. D’abord, l’ascension, sur plus d’un siècle, d’une fabrique de savons : Clare. On suit les générations successives de  patrons de cette entreprise familiale, ambitieuse, qui n’a de cesse de chercher à tirer son épingle du jeu. Et elle y réussit. Tirant parti des compétences parfois assez exceptionnelles ( Ennis, le fabricant perfectionniste, ou encore Peter, le biologiste) des gens qui participent à son aventure. Visionnaire ou chanceuse, Clare trace sa voie pour devenir une firme multinationale aux activités très diversifiées.

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Films en vrac 1 #

J’ai généralement la flemme de publier un billet à chaque film vu/ livre lu. Je vais donc faire un petit pot pourri de mes derniers détours au cinéma et de mes derniers coups de coeur. Laurence Anyways de Xavier Dolan (j’ai appris qu’il avait 22 ans ce gars-là. C’est dingue!!); Les femmes du bus 678 de Mohammed Diab; et Rebelle de euh Pixar xD

Laurence Anyways : Une claque visuelle

Laurence et Fred

Laurence (c’est un homme) a une vie pour le moins réussie : écrivain à succès, professeur, en couple avec une jeune femme charmante, Fred, avec qui il est visiblement sur la même longueur d’onde. Pourtant, soudain, il déclare qu’il se sent femme, emprisonnée dans un corps d’homme. Malgré ses airs virils, il se travestit en cachette et lorgne sur les produits de beauté de sa compagne. Incapable de le cacher plus longtemps, il lui avoue la vérité. Il veut subir une opération pour changer de sexe. Séisme. Choquée, Fred ne comprend pas, tempête, veut le quitter, puis revient. C’est décidé : par amour, elle le soutiendra dans sa quête. Laurence va alors assumer sa personnalité et se travestir publiquement, même pour donner ses cours au lycée. Je n’en dis pas plus sur le synopsis.

C’est l’histoire d’amour la plus compliquée que j’ai jamais vu. Deux êtres marginaux, tourmentées qui aspirent à trouver leur normalité. Si Laurence trouve à peu près son équilibre en devenant femme. Fred, bien qu’elle conserve son sexe d’origine, a plus de mal.

Je suis souvent peu encline aux films d’amour, celui-là m’a scotchée. Fred dégage une personnalité formidable. Ses coups d’éclats sont justes foudroyants.

Ce qui me marque le plus dans ce film reste la beauté des images. Rien que pour ça, les 2h40 de visionnage au cinéma valent le coup. A croire que chaque plan est une photo d’artiste, prodigieusement animée. La lumière, les couleurs ressortent avec force. Il y a du grain et de la vie sur la peau. Chaque portrait pourrait être exposé dans une galerie. Tout est chiadée au détail près. On sent que le moindre reflet sur une mèche de cheveux ne tient pas du hasard, c’est un régal. Et tout passe par le regard. Le regard des élèves qui se retournent sur leur prof travesti (il fait son coming out) est bluffant. Je suis sûre que chacun d’eux a refait la prise des dizaines de fois, pour un seul regard, tellement leurs différentes expressions sont parfaites.

Bref visuellement c’est superbe. La beauté est au centre tout. Même ce qui est laid (exemple les petites vieilles trop fardées et affublées avec beaucoup de mauvais goût) est tellement bien présenté qu’on y trouve une vraie beauté. Et c’est là aussi le paradoxe qui m’a plu. Chaque plan est beau à regarder, les personnages dégagent vraiment quelque chose. Or le fond du film est bien de dépasser les apparences. Aime-t-on une personne pour ce qu’elle est quand un changement physique (ici assez important : le sexe) conduit à la dégringolade des sentiments?

Les femmes du bus 678 : La claque tout court

Je n’ai même pas les mots. Avec Detachment (je devrais peut-être faire un billet sur celui-là d’ailleurs), « Les femmes du bus 678 » est le film qui m’a le plus marqué depuis le début de cette année. Le récit d’une lutte poignante, pour le respect.

C’est l’histoire (inspirée de faits réels) de trois femmes qui subissent le harcèlement sexuel (courant en Egypte). Elles ne vivent pourtant pas exactement la même réalité, étant de conditions sociales très différentes, mais ressentent le même dégout envers cette situation. La première, Faysa, ne supporte pas les hommes qui la collent mine de rien dans le bus. C’est la plus démunie : mère, voilée, et dans de grandes difficultés financières. Elle décide de poignarder dans leur partie sensible les hommes qui l’approchent d’un peu trop près. Rapidement, elle devient un peu la « serial killer » (mais sans tuer) du bus. Si bien qu’une enquête de police la met en danger.

Seba, très aisée, est violemment agressée au cours d’une sortie avec son époux. Auparavant, elle n’avait jamais été confrontée à ce genre d’attaques, se contentant de repousser les avances avec fermeté. Femme de caractère, elle lance des cours de self-défense.

Enfin, Nelly, la plus jeune, subit aussi une attaque violente, alors qu’elle rentre chez elle après une soirée avec son copain : garçon gentil, drôle et fidèle. Indignée, elle se lance à la poursuite de son agresseur et le traîne jusqu’au poste de police. Elle est la première femme égyptienne à intenter un procès pour harcèlement sexuelle.

Bref, le thème m’intéresse à la base, mais il est traité très finement. Le fait que ces trois femmes qui vont s’unir dans leur combat viennent de milieux différents entraîne des débats très intéressants entre elles (un notamment où elles se renvoient la balle. Je simplifie mais l’idée c’est : « tu es responsable car tu es trop coquette, tes cheveux détachés et tes vêtements trop provoquant » « non, c’est de ta faute avec tes idées rétrogrades ».)

Et surtout, le film montre bien les différentes implications. C’est un cercle vicieux : certaines femmes se laissent faire (parfois avec enthousiasme) donc le harcèlement se prolonge. Certains hommes sont frustrés et s’y mettent.

L’enquête policière ajoute une dose de tension et de suspense. L’homme qui mène les investigations est d’ailleurs un personnage très intéressant. Les trois héroïnes sont vraiment poignantes. Ce n’est pas une guerre entre les hommes et les femmes. Au contraire, la gente masculine n’est pas caricaturée. C’est finement mené, c’est une lutte pour le respect. Ha oui, détail : le réalisateur/scénariste est un homme.

A voir. Absolument!

Lien à lire : article de rue 89 : il y a des témoignages du réalisateur et des extraits.

Rebelle : Une héroïne qui pète le feu

Je ne m’étendrais pas sur celui-là. Beaucoup de gens vont le voir. Ils font bien : c’est un vrai bol d’air! (surtout après les femmes du bus 678… qui est meilleur à mon avis mais pfouuu … poignant!)

Rebelle est très drôle. Rien de triste, que du suspense et du rire. Et qu’est ce que j’ai pu me poiler! Ses trois frangins sont des génies de facétie. Elle est tout aussi attachante (et puis j’adore les héroïnes dans son style). Peut-être que le scénario manque de quelque chose, je ne sais pas quoi. Non, en fait c’est très bien. Un petit coin de paradis dans des paysages écossais à crever la bouche ouverte!

Par contre, je ne sais pas comment elle coiffe ses cheveux le matin, mais ça doit être hard-core. C’est une cousine de Raiponce et elles se passent des astuces pour démêler, c’est pas possible autrement!


Déchets radioactifs, un centre de stockage bientôt en France?

Je me permets de réutiliser cette infographie de Futura Science.

J’avais mis un post sur ce blog il y a longtemps sur Into Eternity, un film qui présente un centre qui devrait être construit en Finlande pour stocker les déchets radioactifs. La France aussi veut s’y mettre(depuis 2006) comme l’explique cet article de Futura science.

De fait, les prévisions du nombre de déchets sont assez effarantes.

La France devrait compter 1,9 million de m3 de déchets en 2020 et 2,7 millions en 2030, soit plus du double de la quantité actuelle.

Et ce même si l’on sort du nucléaire! Hier, le 13 juillet, Libération a publié un article de Laure Noualhat qui évalue ainsi le nombre de déchets à gérer, en cas de fermeture des réacteurs.

« A noter que le démantèlement d’un réacteur générerait d’après l’Andra (agence nationale de gestion des déchets radioactifs), 18 000 m3 de déchets radioactifs et la démolition des bâtiments, 10 fois plus de déchets non radioactifs. Dans le cas de la sortie du nucléaire, après la fermeture du dernier réacteur, on aurait produit un total de 3,7 millions de m3.

La différence entre les deux options est donc assez minime, à ce détail près : « Dans le premier scénario, on construit de nouveaux réacteurs qui vont produire de nouveaux déchets, mais que nous n’avons pas pris en compte. Dans le second scénario, les déchets sont stockés une bonne fois pour toutes » (citation de Michèle Tallec, responsable du service inventaire de l’Andra.)

Un centre de stockage souterrain

Alors pour stocker tout ça, on prévoit un centre souterrain un peu du genre à la Into Eternity.

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Ikigami de Motoro Mase

Meurtre institutionnalisé pour comprendre la valeur de la vie

Voilà, le dernier tome, le 10e, est enfin sorti. Déjà plus de deux ans que je suis cette série. C’est peut-être le manga récent que je suis vraiment d’ailleurs. Ben c’est fini. Et je ne m’y attendais pas. Je crois que j’en étais au 3e quart du livre quand je me suis faite la réflexion que c’était peut-être le pénultième volume d' »Ikigami, préavis de mort ». En effet, l’action s’accélérait franchement. Distraite, je jette un coup d’oeil sur la couverture. Et là, la pastille me saute aux yeux : « dernier tome », comment ne l’avais-je pas lue plus tôt? Trop vorace je me suis précipitée à l’intérieur des pages, je l’ai dévoré trop vite. D’habitude, dans ces circonstances, je l’avale pas, je le savoure.

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Les Dépossédés d’Ursula Le Guin

Capitalisme et socialisme passés au crible

Un ouvrage qui commence comme une utopie. Ou une dystopie, on ne sait pas trop. Les Dépossédés, décrit deux mondes qui s’opposent. D’un côté Urras, où règne le capitalisme poussé à son extrême. Une minorité de riches oppriment une majorité de démunis. Enfermée dans leur bulle assoiffée de progrès, ils n’y pensent même pas, comme aveugles envers ceux qui font tenir et perdurer leur majestueuse société imprimée de luxe. De l’autre côté, Anarres, planète désertique, aride, où les habitants vivent dans une pauvreté semble-t-il assez heureuse. Tout se partage, rien ne se possède. Même le langage est conçu pour coller à leur philosophie de vie : l’abolition de la possession.

A la base, Anarres est née d’Urras. Odo, une Urastie, a mené des années auparavant une révolution pour donner naissance à son utopie. Elle y sacrifiera sa vie mais sera exaucée. Anarres est bâtie suivant ses principes et ses écrits.

Dans ce roman, Ursula Le Guin nous entraîne sur les pas du physicien Shevek. Anarresti, défenseur de la philosophie d’Odo, il ressent pourtant les limites de la société à laquelle il appartient. Sur Urras, la physique, dotée de plus de moyens, se développe plus librement et sans contraintes. Coincé par les limites de son monde, Shevek prend alors une décision complètement à contre-courant de la pensée rigide d’Anarres, qui tient à rester scrupuleusement enfermée sur elle-même, et il se rend sur Urras.

Un tableau tout en nuances

C’est donc une comparaison entre les deux mondes qu’Ursula Le Guin va développer à travers son héros. Et elle s’acquitte de cette tâche avec brio. Même si on devine sans peine pour quel monde son cœur balance, elle dresse un portrait égal des avantages et des inconvénients de ses deux modèles. Urras est certes indifférente voire violente envers ses pauvres,  elle méprise les femmes tout en les choyant avec condescendance, mais c’est aussi un monde de splendeurs. On y érige des monuments grandioses. Architecture, Art, Science, les plus belles œuvres humaines y prolifèrent : Urras est capable du pire et du meilleur.

De l’autre côté, Anarres ne paye pas de mine. Pas d’ornements formidables, en fait, pas d’ornement du tout. Ce n’est pas la richesse qui compte : c’est la solidarité et le travail. On trouve une certaine joie de vivre chez ses habitants conscients de leur égalité et qui oeuvrent chaque jour à faire fonctionner leur société. Mais on en vient à se demander s’ils ne s’esclavagent pas eux-mêmes. Le travail doit obligatoirement être une joie, il faut s’impliquer sans compter, être heureux de participer à la persistance du groupe. Ce devoir qui se veut un plaisir sépare parfois les familles – comme le capitalisme le fait de temps en temps chez nous – obligeant les différents membres à vivre séparément selon les besoins de main-d’œuvre.

Deux planètes, une histoire. On se perdrait presque dans les allers-retours que Shevek enchaîne pour raconter son expérience. Mais le personnage fil conducteur de la réflexion est attachant. Comme sa compagne, Takver. On se prend au jeu. Ursula Le Guin réussit bien à enrober sa réflexion dans une histoire où l’ intrigue n’est certes pas trépidante, mais où l’on plonge sans se lasser.


Le droit à l’avortement est-il garanti en Europe?

Carte du journal le Monde Diplomatique

Petit point sur le Royaume Uni et la France

En Europe, le droit à l’avortement est un acquis n’est-ce-pas? Certes quelques associations « pro-vie » ou intégristes demandent son abrogation, mais ça ne va pas plus loin? A la lumière de quelques faits récents, on peut toutefois se poser la question.

Des avortements clandestins au Royaume Uni

Ce n’est pas si courant, mais ça existe. Le mois dernier, dans le Daily Mail du 5 mars, je lisais que des pilules abortives étaient vendues illégalement par internet et dans certaines pharmacies. Pour 15 livres sterling (un peu plus de 15 euros), des femmes achètent ces médicaments qu’elles prennent sans consulter de médecins. Mais comme l’on peut s’y attendre, la pilule magique a des effets secondaires. Elle provoque parfois des saignements, des infections voire la mort (rare : deux cas avérés depuis 1991). Alors qu’est-ce qui pousse ces jeunes femmes à utiliser un tel moyen au lieu d’une intervention effectuée dans de rassurantes conditions sanitaires ? Selon le Daily Mail, la réponse est la crainte de certaines jeunes adolescentes face à la réaction des adultes mais aussi le prix d’un avortement légal. S’il est fait dans un établissement privé, il coûte aux environs de 500 livres sterling. Le National Health Service (service de santé publique au Royaume Uni) propose l’avortement gratuitement mais il faut les attestations de deux médecins, attendre 2 à 4 semaines et dans certains régions, le manque de moyens complique gravement les procédures (voir Home Health UK et surtout le cet article du Monde Diplomatique).

Selon le planning familial qui dresse un comparatif des différents pays d’Europe, le prix au Royaume Uni est entre 750 et 1700 euros mais il est parfois payé par l’Etat ou la femme. En France, le prix est compris entre 190 et 274 euros. Mais il est remboursé à 80% par la sécurité sociale. Est-ce à dire que la situation est meilleure en France? Pas forcément.

Fermeture de centres d’IVG en France

Le 6 novembre dernier, le planning familial, l’ANCIC et la CADAC organisaient une manifestation pour le droit à l’avortement. On croirait à un anachronisme. Et pourtant, la loi Bachelot (Hôpital, Patients, Santé et Territoires) qui implique la fermeture d’hôpitaux de proximité, compromet sérieusement la survie de certains centres d’IVG. Le principe est de regrouper les services qui ne pratiquent pas assez d’actes chirurgicaux afin de réduire les coûts. A Paris, celui de Tenon a ainsi fermé en 2009 (mais sa réouverture est désormais prévue) et d’autres sont concernés comme Broussai et Saint-Antoine. Résultat? Les hôpitaux qui pratiquent encore les IVGs sont très sollicités, les temps d’attentes augmentent et certains femmes se voient dépasser le délai de 12 semaines pour l’avortement légal. Plus d’autre choix que se faire opérer à l’étranger: au Royaume Uni, en Suisse ou au Pays Bas. Une solution qui n’est pas envisageable pour tous les budgets.

A noter que dans l’Union Européenne, quatre pays ne légalisent pas l’avortement : l’Irlande, la Pologne, Malte et Chypre.

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Prosthetic soul (prothèse d’âme)

Le théâtre britannique offre de belles surprises. La semaine dernière je suis allée assister à une comédie musicale de science fiction : Prosthetic Soul par Volcano et Mr et Mrs Clark.

Oui oui, vous avez bien lu, une comédie musicale de science fiction. ça existe, sans effets spéciaux ridicules et en dehors d’une convention de SF : dans une salle de théâtre tout à fait ordinaire en fait.

Bienvenue dans un monde où la chirurgie esthétique a quitté la sphère des riches pour devenir un passe-temps tout à fait banal. Prosthetic Soul (Âmes en prothèses) raconte la malheureuse aventure d’un pauvre guitariste venu consulter à la clinique pour obtenir de simples conseils et chanter une chanson. Mais face à un médecin insistant et persuasif, il se retrouve très vite inscrit pour une opération du visage afin d’avoir l’air plus jeune. Programme qui tourne en liposuccion, à cause d’une erreur d’un personnel enthousiaste voire excité mais pas très regardant. L’infortuné patient tombe dans le coma. Bonne nouvelle pour les médecins : il vivait seul et sans famille. Il n’y a personne à prévenir. C’est l’occasion rêvée pour le directeur de la clinique de tenter une expérience : la greffe d’une prothèse d’âme.

C’est parti pour une comédie musicale déjantée où on ne sait plus lequel des employés de l’hôpital est le plus fou. Le directeur ambitieux? Sa secrétaire passionnément amoureuse de lui et de toute évidence sexuellement frustrée? Le docteur transsexuel? Ou les deux infirmières anorexiques qui se retrouvent pour partager de joyeux repas en commun? Elles ponctuent ce rituel en recrachant leurs bouchées dans leur assiette avec un naturel égal à si elles s’essuyaient la bouche avec leurs serviettes.

Le spectacle mélange tous les arts : théâtre, chant, musique live, danse. Les cinq acteurs sont polyvalents et plein d’une énergie à revigorer un hippopotame asthmatique. Impossible de ne pas s’esclaffer devant leurs mimiques et leurs gestes vifs et évocateurs.

Ils nous entrainent dans le quotidien de cet hôpital où le patient est un cobaye, le travail bien fait une option et où la pause café a été abolie au profit d’une autre activité récréative : la pétanque avec organes.

Bref, sur un ton léger et drôle, Prosthetic soul dessine une caricature grinçante de ce que pourrait devenir notre société déjà obsédée par les corps de rêves : jeunes, beaux, minces, ce qui est nécessairement censé les rendre être attirants.